Newsletter 10 – Juin – C'est la fin du voyage sur les ondes

Et encore seulement 4 petits mois de retard... Oups mais voilà la dernière newsletter !

Dernier mois de voyage de ce tour de France des radios associatives. J'arrive en Alsace, là où mon histoire avec la radio a commencé. Je suis tombée dans la radio associative à Radio WNE à Mulhouse, où je terminerai ce voyage. Mais avant ça, quelques étapes entre Strasbourg, les Vosges et le Sud-Alsace. Et ce n'était pas une mince affaire… J'ai été assez surprise par des radios difficiles d'accès dans le nord de l'Alsace.

Centre-ville de StrasbourgCentre-ville de Strasbourg

Strasbourg : 1e étape alsacienne, Strasbourg, capitale européenne ! - 29 mai au 4 juin :

Etape un peu particulière puisqu’en arrivant à Strasbourg, je n'étais toujours pas vraiment sûre de réussir à voir les radios associatives de la ville. Une seule m'avait répondu et donné rendez-vous sur les 3 contactées plus d’un mois avant d’arriver.

Radio Bienvenue Strasbourg – l’historique radio strasbourgeoise

Créée en 1979 pour donner voix à celleux qui ne l'avaient pas et en particulier aux personnes vivant dans les quartiers populaires de la ville, RBS était alors un repère de la gauche radicale strasbourgeoise. Rock, punk, émissions communautaires en langues étrangères ou encore musique expérimentale se côtoyaient d'une heure à l'autre en studio. Aujourd'hui, la radio s'est donné une couleur musiques urbaines et notamment hip hop.

Mon arrivée à RBS a été plus compliquée que ce que je pensais… Quelques mails sans retour, j'appelle plusieurs fois à différents moments de la journée et différents jours de la semaine. Pas de réponse. C'est en cherchant un hébergement sur Nomadsister que je tombe par hasard sur une personne qui connaissait un salarié de la radio. J'arrive donc, enfin, réussi à avoir un contact avec cette radio. Le salarié me propose de venir pendant son émission quotidienne de 14h à 18h. Parmi les 3 salariés, il est le seul à avoir accepté de me voir, les autres étant trop occupés pour me rencontrer…

Emission quotidienne 14h-18hEmission quotidienne 14h-18h

La radio venait tout juste de recommencer ses activités après avoir été forcée de changer de local pour des travaux. Elle a pris place dans un local commercial donnant sur l'une des rues principales du centre-ville de Strasbourg, offrant une belle visibilité à la radio mais peu d'espace de travail pour les équipes qui sont en télétravail lorsqu'elles ne prennent pas l'antenne.

Pour une radio associative, RBS a un fonctionnement bien particulier puisque les salariés occupent l'antenne de 6h à 18h tous les jours de la semaine. Après 18h, les bénévoles peuvent obtenir des créneaux d'émissions. D'ailleurs, j'ai aussi demandé à rencontrer des bénévoles mais les salariés avaient peur de les mettre mal à l'aise. J'arrive tout de même à voir quelques bénévoles dont le président. Si certain.e.s parlent de la « radio des sans voix », donnant notamment la parole aux communautés étrangères, pour d'autres RBS a bien changé depuis ses débuts.

Emission Street VibesEmission Street Vibes

Souhaitant aligner sa ligne éditoriale sur les musiques urbaines, toutes les autres émissions n'ont de place que le week-end en journée, soit en dehors des heures de grande écoute. Par exemple, l'émission de musiques expérimentales est passée de 3h en semaine à 1h le dimanche matin ou les émissions communautaires se sont vues demandé de parler en français. D'autres personnes, extérieures à la radio, la décrivent comme fermée. Dont un jeune qui m'a expliqué être allé jusqu'à Mulhouse (à une centaine de kilomètres) pour réussir à entrer dans une radio associative. Selon lui, pour rentrer à RBS, mieux vaut connaître quelqu'un.e en interne. C'est à se demander qui est bienvenue à Radio Bienvenue Strasbourg ?

D'ailleurs, alors que les musiques urbaines se sont fortement démocratisées et sont aujourd'hui diffusées sur la plupart des radios commerciales « mainstream », RBS est-elle toujours la radio des sans voix ? Je n'ai malheureusement pas pu rencontrer le directeur ni plus de bénévoles pour le savoir.

Emission La voix du PortugalEmission La voix du Portugal

Accent 4 – Radio classique à l’alsacienne

Cette radio spécialisée dans la musique classique a été la plus ouverte à ma venue parmi les radios strasbourgeoises. Néanmoins, toujours pas d'immersion. Accent 4 ne produit quasiment aucune émission en direct. Tout est enregistré puis diffusé en différé. Je n'arrive pas au bon moment du mois ; l'équipe était surtout sur du montage et de l'administratif. J'ai tout de même pu rencontrer les salarié.e.s et assister à l'enregistrement d'une matinale.

Même en y passant que peu de temps, j'ai pu découvrir une radio associative au projet singulier, la seule spécialisée dans la musique classique. La radio est portée par l'Association pour la promotion de la musique classique depuis 1985. Ce sont des fans de musique qui ont lancé ce projet radiophonique et Strasbourg n'est pas un hasard. Ville frontalière, parfois allemande, parfois française, l'histoire a fait de Strasbourg une ville où de nombreux.se.s compositeurices classiques sont passés. Le but de la radio : faire découvrir ou redécouvrir cette musique et sensibiliser le public à son écoute.

Entrée Accent 4Entrée Accent 4

Aujourd'hui, au premier abord, la musique classique n'a plus vraiment le vent en poupe, notamment pour les jeunes. Accent 4 s'attelle à démontrer le contraire. Depuis quelques années, l'équipe souhaite se rapprocher d'un public plus jeune pour faire face au défi du renouvellement de son audience. Le classique est loin d'être mort : films, jeux vidéo, dessins animés ou certains orchestres sont toujours au-devant de la scène. Le lien entre musique classique et culture populaire a réussi à ramener des bénévoles et auditeurices plus jeunes. Accent 4 a toujours sa place à Strasbourg. Elle arrive d'ailleurs à mobiliser de nombreux dons et lettres de soutien d'auditeurices. Bien sûr, nous restons ici sur une niche radiophonique. Si la radio a réussir à retrouver une diversité générationnelle, je ne suis pas certaine qu’il en aille de même au niveau de l’origine sociale des bénévole.

Radio En Construction (REC) : et toujours en construction ?

Encore une radio bien difficile à contacter… Mails, appels et messages sur les réseaux sociaux sont restés sans réponse jusqu'à mon séjour à Strasbourg. Une personne a fini par me répondre avant que je reparte. Une chance puisqu'il est quasiment impossible de trouver une adresse où aller toquer. La radio a beaucoup déménagé et est arrivée récemment dans son nouveau local proche du centre-ville dont l’adresse n’est indiqué nulle part sur le web.

Studio RECStudio REC

La radio a été créée en 1983 au sein de l'IUT Info-Com en périphérie de Strasbourg. Elle était alors Radio Campus Strasbourg. Après des travaux à l'IUT, celui-ci ne lui a pas redonné de local. L'université de Strasbourg non plus. Elle s'est peu à peu éloignée de la vie universitaire. Puis s’est reconstruite sur un autre modèle, d'où son nom qui devait rester provisoire mais a fini par s'installer. Strasbourg est l'une des seules (peut-être même la seule) grandes villes universitaires sans radio campus.

REC s'est orientée vers une autre direction : faire entendre un autre univers sonore du territoire, alternatif et contemporain. La radio avait déjà des ouvertures dans ce monde grâce à son président, Thierry Danet, cofondateur de la salle de concert La Laiterie et directeur du festival Ososphère. La radio souhaite faire entendre ce qui n’existe pas ailleurs et se démarquer du paysage radiophonique commercial, public mais aussi associatif. Elle met en avant la scène locale et la musique contemporaine grâce à sa programmation musicale entrecoupée de modules sonores désincarnés, c'est-à-dire sans la voix des intervieweureuses, laissant seule parole aux invité.e.s. Cela implique une préparation et un montage chronophage pour les personnes qui se prêtent au jeu. Ici, pas d'émission en direct, ni parlée.

Ces particularités ainsi que les changements de ligne éditoriale et de locaux rendent le bénévolat peu présent. Chaque année, ce n'est qu'environ 5 bénévoles qui participent à la création de modules et à la programmation musicale. Les plus actifs sont les services civiques et le seul salarié, un technicien. Pour entrer à REC en tant que bénévole, il faut déjà être à l'aise avec sa ligne musicale un peu particulière. Je vous invite à écouter pour comprendre car je n’ai pas les mots pour vous la décrire correctement.

S'ajoute un projet associatif vivotant qui n'a jamais été modifié depuis la sortie de l'IUT. Et pour cause, pour modifier les statuts de l'association, il faut regrouper tous ses membres dont beaucoup sont parti.e.s ou ne sont plus en contact avec l'association depuis longtemps. Radio En Construction est belle et bien toujours en construction.

Zest, voilà la jeunesse strasbourgeoise

À REC, je rencontre néanmoins le cofondateur d'une webradio, Zest. Il me propose de passer sur un événement pour découvrir cette webradio électro. Leur local se situe à l'étage des locaux du Shadok, un tiers-lieu dédié à la culture numérique. En échange de la mise à disposition du matériel pour des ateliers, la radio dispose d'une pièce où mettre son studio et organiser quelques événements.

Fin de residence à ZestFin de residence à Zest

J'y vais pour une soirée de fin de résidence d'une artiste qui a souhaité inviter des DJ queer et féminines. Je trouve enfin une radio ouverte qui accueille plein de jeunes. Face aux autres radios associatives strasbourgeoises, plutôt fermées sur leur ligne éditoriale, voire quasi impossibles à contacter, la webradio offre un nouveau lieu d'expression à la jeunesse. Avec une centaine de bénévoles, l'expérience montre que les jeunes ne se sont pas détourné.e.s de la radio. Iels ont besoin de se sentir légitimes, de mettre leur grain de sel dans le projet radiophonique, souvent impossible dans de vieilles radios où les mêmes sont aux manettes depuis des dizaines d'années.

Conclusion strasbourgeoise

Equipe ZestEquipe Zest

J'ai été bien étonné : pour une si grande ville ouverte sur l'Allemagne, la culture et la jeunesse, j'y ai rencontré des radios plutôt refermées sur elles-mêmes. Des lignes éditoriales, peut-être, trop contraintes pour donner la parole au plus grand nombre et notamment à celleux qui ne rentrent pas dans leur case. À Strasbourg, certaines radios associatives se focalisent aussi sur une ligne culturelle trop alternative et des formats trop contraints, les rendant inaccessibles. Finalement, sous couvert de différenciation, les radios associatives strasbourgeoises ne sont-elles pas celles des personnes dotées de hauts capitaux culturels ?

RCM, un détour par les montagnes vosgiennes – Saint-Dié-des-Vosges

Après cette semaine strasbourgeoise, direction les Vosges pour voir une radio que j'ai encore eu bien du mal à contacter mais avec qui je peux enfin reprendre mon immersion auprès des radios associatives. RCM ou Radio Canal Myrtille a été créée en 1993. Elle était la radio du village de Thiaville-sur-Meurthe, à la frontière entre le département des Vosges et celui de Meurthe-et-Moselle. Aujourd'hui, la radio dispose de 3 studios à Saint-Dié-des-Vosges, Thiaville et Lunéville, faisant la liaison entre les 2 départements.

Local RCM de Saint-Dié-des-VosgesLocal RCM de Saint-Dié-des-Vosges

Après une époque prospère et un fort développement salarial, grâce aux contrats aidés, chaque studio avait son animateur attitré. Aujourd'hui, ne restent plus que 2 salariés dont l'un à mi-temps. De 2017 à 2019, RCM connaît des difficultés financières mais aussi entre les membres de l'équipe. L'un des salariés, jugé « trop engagé à gauche » à l'antenne, pose problème. Depuis ses débuts, la radio ne veut pas être identifiée comme une radio politique. Finalement, un ancien salarié et président reprendra le poste de direction pour relancer le projet associatif.

Une restructuration qui va vers un modèle bien plus tourné vers le salariat, où les prises de décision émanent principalement de la direction. La nouvelle équipe cherche à développer son auditoire et ses sources de financements privés, quitte à suivre le modèle de certaines radios commerciales. Il faut paraître professionnel ! C'est peut-être le prix à payer pour attirer les annonceureuses. RCM fait faire ses publicités pour les commerces locaux par une agence parisienne, donnant des pubs comme toutes les autres à la voix uniformisée. Ils ont largement développé les vidéos et réseaux sociaux pour s'adapter aux nouveaux codes de la consommation médiatique.

Chaque matin de semaine, les 2 salariés se retrouvent pour l'émission quotidienne : Debout là-dedans. Elle accompagne les travailleureuses en route pour le travail. Sa matinale, réalisée sur un ton humoristique, mêle, invité du jour, revue de presse incluant uniquement l'Est républicain et Vosges Matin, horoscope, éphéméride ou encore reportage court. Que du format court, sans analyse, entrecoupé de musique et répété plusieurs fois dans la matinée. L'après-midi, seules des rediffusions et de la musique passent à l'antenne. Les bénévoles qui voudraient s'exprimer ne peuvent pas prendre l'antenne entre 6h et 20h pour laisser place à une programmation lissée qui plaît aux commerces de proximité. Et surtout, mais surtout pas de politique à l'antenne !

Matinale à RCMMatinale à RCM

RCM se targue d'être d'une neutralité irréprochable. Pourtant, pendant mon immersion, nous sommes allé.e.s couvrir le discours du maire sur la programmation estivale de Saint-Dié ou encore interviewer la présidente du département. Selon ses salariés, la radio se fait le relais de la communication politique locale mais ne fait pas de politique. Se faire le relais d'une communication commerciale et institutionnelle n'est-il pas déjà un choix politique ? Peut-on parler de « neutralité » quand elle vient de la bouche de deux hommes blancs cis-genres d'une quarantaine d'années ? La neutralité journalistique n'est certainement pas neutre, elle ne se fait que le relais de la vision des dominants.

Alors oui, RCM est belle et bien écoutée par les personnes qui vont au travail le matin, dans les commerces, et attire les annonceureuses leur permettant de diversifier leurs ressources financières. Mais tout cela à quel prix ? Seuls 5 animateurices bénévoles se sont emparé de l'outil radio disponible après 20h et le week-end, à condition de ne pas faire d'émission politique. Qu'apporte cette radio associative locale que n'apporterait pas une radio commerciale ? Peut-être donner la parole à certaines associations en plus et à ses 5 bénévoles. RCM semble avoir choisi l'auditoire avant la parole habitant.e.s et alternative.

Conférence du Maire de Saint-Dié-des-VosgesConférence du Maire de Saint-Dié-des-Vosges

Azur FM, loin de la côte d’azur – Sélestat – 15 juin

Continuons avec les radios qui ne me répondent pas… Nous voilà arrivées à Azur FM, dans le centre alsacien. Le studio historique est basé à Sélestat, où se trouve la plupart de l'équipe dont le directeur de la radio et président de la Fédération Alsacienne des Radios Associatives (FARA). Comme à Strasbourg, c'est en cherchant un hébergement que j'ai réussi à (enfin) avoir un rendez-vous avec le directeur. En effet, j'ai fait la rencontre d'une animatrice bénévole de la radio, chez qui j'ai dormi. Encore une fois, pas d'immersion proposée malgré l'explication de ma démarche. Pas de temps à m'accorder. Ça commence à faire beaucoup, l'Alsace !?

Je n'ai finalement que très peu côtoyé Azur FM et son équipe. Franck, directeur et président de la FARA, m'a reçu pour une interview sur son rôle à la fédération et confédération nationale (CNRA). La fédération alsacienne vivote, proposant des partages de programmes et guère plus, alors que les radios associatives alsaciennes auraient bien besoin d'un soutien politique fort. L'acquisition de nouvelles fréquences DAB+ et FM est particulièrement difficile à obtenir dans cette région. Par sa proximité avec l'Allemagne et la Suisse, les radios alsaciennes doivent négocier des fréquences avec leurs voisins. De plus, au moment du développement de la radiodiffusion pour le grand public, la France n'a pas tout de suite été vers la FM contrairement aux pays frontaliers, laissant ainsi le champ libre à des fréquences FM étrangères de longue portée. Ajoutons que la fédération alsacienne n'a pas fusionné avec ses voisines après la formation du Grand Est, limitant ainsi les financements régionaux qu'elle pourrait obtenir pour élargir ses missions, voire financer un poste salarié.

Devanture Azur FM Devanture Azur FM

Côté Azur FM, la radio associative a 3 studios, de Haguenau à Colmar en passant par Sélestat. Une large couverture plutôt surprenante pour une radio associative puisque Haguenau se trouve plus au nord que Strasbourg alors que Colmar est proche de Mulhouse dans le Sud-Alsace. Alors comment une radio associative locale peut faire collectif, donner la parole aux locaux et porter un projet cohérent sans être en permanence sur place ? Selon son directeur, c'est possible ! L'équipe salariée se déplace d'un bout à l'autre du territoire pour couvrir les événements locaux. Néanmoins, pour un territoire si large, seule une vingtaine de bénévoles sont actif.ve.s. La radio a donc bien du mal à fédérer et l'activité radiophonique repose quasi-exclusivement sur le salariat. Salariat qui, contrairement à beaucoup d'autres radios que j'ai pu rencontrer, ne porte pas d'engagement politique particulier. Azur FM dit ne pas faire de politique. On ne fait pas de vague et on garde ses financements et ses annonceureuses.

Je comprends qu'à Azur FM, la priorité c'est la couverture associative dans les villes moyennes d'Alsace. Dès l'ouverture d'un appel à fréquences, selon son directeur, la radio postule avant même de concevoir un projet de territoire. La fréquence d'abord, le reste viendra. Nous pouvons y voir une véritable politique d'expansion, qui ressemblerait plus à un projet entrepreneurial qu'associatif. Cela peut aussi être une stratégie pour concentrer de l'argent du FSER. Un projet associatif bien lisse aux allures professionnelles qui permet de s'installer facilement sur plusieurs territoires en ayant le soutien des collectivités locales et permettant des partenariats rémunérés.

La radio dispose également d'une programmation bien cadrée. L'entrée des bénévoles se fait en accord avec les salariés et on ne propose pas n'importe quoi. Par exemple, une bénévole musicienne, motivée pour faire de la radio, se voit finalement proposer de reprendre une émission musicale où les musiques sont déjà sélectionnées. Elle n'a plus qu'à annoncer, désannoncer et faire quelques annonces de concours pour gagner des cadeaux de partenaires commerciaux. Elle ne restera pas mais la radio continue d'avoir ses financements, donc rien ne change.

Mais que se passe-t-il en Alsace ?

Il m'a fallu attendre de regagner le Sud-Alsace pour retrouver des radios dans lesquelles j'étais invitée à rester en immersion quelques jours. En discutant avec elles, plusieurs choses peuvent expliquer ce repli des radios associatives dans le Bas-Rhin. D'abord, il faut préciser que des radios associatives refermées sur elles-mêmes et leur petite communauté n'est pas spécifique à l'Alsace. Ici, la particularité était que quasiment toutes les radios avaient adopté ce comportement alors qu'habituellement, dans le reste de mon voyage, elles étaient l'exception.

Nous avons déjà abordé la difficulté d'obtenir l'autorisation d'émettre en FM et DAB+ qui peut créer un sentiment de concurrence entre les radios associatives. Ajoutons que, pour beaucoup, les radios associatives alsaciennes ont été créées dans les années 80 et 90 et rencontrent des difficultés à se renouveler. Apparemment, l'ARCOM au niveau local fait le constat que ces radios sont toujours tenues d'une main ferme par les mêmes « vieux briscards », ne laissant que peu de place aux jeunes et surtout quand celleux-ci veulent les faire évoluer.

Bunker dans la forêt des VosgesBunker dans la forêt des Vosges

Pour terminer, je me suis également posé des questions autour du non-engagement politique de ces radios. La majorité des radios que j'ai rencontrées ailleurs n'avaient pas de positionnement politique clair mais dans les discours, les valeurs portées et la programmation, une orientation plutôt à gauche ressortait. Du nord au centre de l'Alsace et dans les Vosges, la neutralité fait mot d'ordre lorsqu'on parle politique. Neutre parce qu'hommes blancs majoritaires mais aussi un discours et des vestiges liés au traumatisme des deux guerres mondiales encore très présents. En me déplaçant à vélo, j'ai croisé bunkers allemands, cimetières militaires et mémoriaux un peu partout dans les forêts des Vosges et la plaine d'Alsace où se trouvent les restes de la ligne Maginot. Selon l'analyse de Marc Bloch et Philippe Breton, l'Alsace est une terre centriste et chrétienne, d'une part due à la non séparation de l'Église et de l'État et d'autre part « comme toutes les régions marquées par les guerres, [elles] sont en quête de paix sociale », La Croix. Ainsi, une forte culture du consensus et conservatrice s'est installée après les guerres.

Pourquoi je n'ai pas été confrontée à cela dans le sud de l'Alsace, je ne saurais répondre à cette question à l'heure actuelle. Peut-être une proximité historique avec l'industrie et les luttes ouvrières ?

Radio Quetsch, la radio du Sundgau – 17 au 19 juin

Après ce climat radiophonique un peu particulier, direction le Sundgau, au sud de l'Alsace, pour l'avant-dernière étape avec Radio Quetsch ! J'avais déjà pu rencontrer et visiter les studios de cette jeune radio quand je travaillais à Mulhouse, me voilà de retour en terre connue.

Studio Radio QuetschStudio Radio Quetsch

Créée entre le 31 décembre 2018 et le 1er janvier 2019, tout commence par une expérience de radio pirate pendant une soirée de nouvel an entre ami.e.s. Les cofondateurices n'en étaient pas à leur coup d'essai puisque parmi elleux, deux avaient été salarié.e.s dans une radio mulhousienne, MNE (dont nous parlerons dans la partie suivante). À la suite du décès d'un ami journaliste lors des attentats du marché de Noël de Strasbourg, l'expérience était aussi un hommage à Bartek. Si, dès la première émission, l'envie était là pour continuer, aucun.e n'imaginait que le projet allait prendre autant d'ampleur.

Sans certitude, la petite équipe monte une radio associative dans le Sundgau, territoire qui en était complètement dépourvu. Elle prendra le nom de Quetsch, une prune emblématique en Alsace. Malgré l'arrivée du Covid et du confinement, le projet continue à Altkirch. L'équipe trouve un local à retaper dans l'ancien mur de fortification de la ville. Petit mais suffisant pour installer quelques tables, un bar et un studio. L'équipe grandit, rénove ensemble et des habitant.e.s commencent à les rejoindre. Radio Quetsch se fait connaître et développe un projet associatif participatif, ouvert à (presque) toutes les opinions, va rencontrer les jeunes et les plus âgé.e.s avec des ateliers radios et produit de l'information locale en donnant la parole aux initiatives du territoire.

Visite radiophonique du musée d'AltkirchVisite radiophonique du musée d'Altkirch

Sur ce territoire rural, elle crée une ligne éditoriale large où toustes peuvent trouver leur place. À Radio Quetsch ne pas afficher de ligne politique ne dépolitise pas la radio mais permet d'intégrer différentes personnes au projet sur un territoire divisé, où l'extrême droite est en croissance. Si elle porte des valeurs sociales, démocratiques et égalitaires, elle est aussi un lieu d'échange d'opinion et de politisation pour ses membres. C'est une radio plurielle qui s'ouvre à Altkirch.

Assez rapidement, le projet est même repéré par la CAF (Caisse d'Allocations Familiales) qui les sollicite pour mettre en place un Espace de Vie Sociale. Il s'agit d'un agrément pour les structures qui développent les liens sociaux, favorisent les initiatives collectives, pratiquent l'éducation populaire et orientent vers les différentes structures sociales du territoire. Ce statut offre des financements complémentaires mais surtout valorise et fait connaître des actions qui étaient déjà portées par la radio. Pendant mon séjour à Radio Quetsch, il ne se passait pas une journée sans que des personnes n'entrent pour discuter, boire un café ou simplement dire bonjour. La radio fait désormais partie intégrante du paysage altkirchois. Elle n'attend plus qu'une autorisation FM permanente. Nous avons déjà abordé les difficultés que rencontrent les radios associatives alsaciennes et Quetsch n'y échappe malheureusement pas mais garde espoir !

Emission en direct du SonorQampEmission en direct du SonorQamp

Et si vous avez envie de rencontrer Radio Quetsch, chaque été en partenariat avec une radio italienne, Radio 6023, l’équipe organise son SonorQamp. J’ai pu y participer pour la première fois l’été, je vous encourage fortement de faire un tour à cet événement convivial qui mêle résidence radiophonique, temps calme, visite locales et moment plus festif, le tout en autogestion.

Mulhouse, retour au point de départ : de Warum Net Experience à Mulhouse Net Experience – 23 au 25 juin

Nous arrivons à la dernière étape de ce tour de France des radios associatives : Mulhouse ! Et en pleine canicule. 40°C à Mulhouse, c’est dur ! Fini le vélo en plein soleil, j’ai même grandement réduit mon programme étant totalement écrasé par la chaleur en ajoutant la fatigue d’un voyage de 10 mois…

Centre-ville de MulhouseCentre-ville de Mulhouse

Bref, il s’agit quand même du au retour au point de départ, non pas du voyage (qui a commencé à Chamonix) mais de mes aventures radiophoniques. Pour celleux qui n'auraient pas suivi le début de l'histoire, je suis arrivée un peu par hasard dans l'univers des radios associatives. Après un Master en économie sociale et solidaire, j'ai trouvé un travail dans une webradio mulhousienne. Ma passion pour les radios associatives a commencé ici (j'en profite pour rappeler qu'un épisode pilote retrace aussi le début de ce projet.

Commençons donc par le début : Radio WNE. J'y suis arrivée en 2024 alors que le projet reprenait depuis environ 1 an. La webradio WNE ou Warum Net Experience (pourquoi pas tenter l'expérience en alsacien) est née début 2000 dans la SMAC (Scène de Musiques Actuelles) de Mulhouse, le Noumatrouff. L'histoire de WNE est intimement liée à cette salle de concert. Dans les années 90, Mulhouse était dépourvu de SMAC et la municipalité n'en voulait pas. Elle finira par accepter après des luttes allant jusqu'à organiser un concert punk sauvage dans le sous-sol de la future scène nationale de Mulhouse : La Filature.

Le groupe de militant.e.s obtiendra l'aval pour créer une SMAC en 1992. Radio WNE naît quelques années plus tard. L'équipe a rapidement eu l'envie d'accompagner cette salle de concert d'une radio associative. À ce moment-là, plus aucune n'était présente à Mulhouse. Après la libéralisation des ondes, il en eut bien une, née de l'expérience pirate Radio Verte Fessenheim. Celle-ci avait été créée par des militant.e.s écologistes contre la construction de la centrale nucléaire de Fessenheim. Après 1981, la radio pirate s'arrête mais certain.e.s animateurs continuent et montent Radio Dreyeckland (la radio des trois pays) avec 5 radios côté français, 2 en Allemagne et 1 en Suisse. L'une d'entre elles, basée à Mulhouse, deviendra une radio commerciale, laissant la ville sans radio associative pour ses habitant.e.s.

Entrée NoumatrouffEntrée Noumatrouff

Néanmoins, la difficulté pour obtenir des fréquences FM en Alsace ne date pas d'hier. Après de nombreuses tentatives et discussions avec les autorités de régulation, impossible d'obtenir une fréquence FM. Alors qu'Internet se démocratisait petit à petit début 2000, l'équipe opte pour la création d'une webradio, l'une des pionnières à l'époque. Elle démarre avec 7 jours et 7 nuits en direct depuis la salle de concert. Assez rapidement, l'association profite des contrats aidés pour embaucher ses deux premiers salariés. Avec le temps et les ambitions d'un des salariés qui prendra de plus en plus la main sur la radio, elle évoluera vers un style expérimental et bruitiste. Elle se refermera sur elle-même jusqu'en 2009 quand l'ancien salarié arrêtera de fournir son site internet qui existe d'ailleurs toujours : https://radiowne.org/.

Les Mulhousien.ne.s se retrouvent alors, encore une fois, sans radio associative à l'exception de Phare FM, la radio chrétienne locale. C'est alors que Radio MNE verra le jour. Sous l'impulsion de l'équipe WNE et de quelques nouvellaux, une nouvelle webradio voit le jour au Noumatrouff en 2010, portée par l'association Old School. Elle déménagera ensuite au centre-ville puis dans un bâtiment de la friche industrielle de DMC. Ce lieu n'est pas anodin puisqu'il est le symbole du passé de l'industrie textile, proche de l'ancienne cité ouvrière et aujourd'hui Quartier Prioritaire de la Politique de la Ville.

Entrée Radio MNEEntrée Radio MNE

De FM temporaire en FM temporaire, MNE réussit à émettre sur les ondes 9 mois par an mais cela ne lui ouvre pas droit au Fond de Soutien à l'Expression Radiophonique. Ce n'est qu'en 2018, avec le développement de la radio numérique terrestre, que MNE obtiendra une fréquence DAB+. Mulhouse reste une ville sans radio associative non confessionnelle sur la bande FM. Pendant ce temps, l'équipe n'a pas perdu de temps : elle intègre le réseau Radio Campus France et s'associe avec l'université de Haute-Alsace pour proposer une UE (Unité d'Enseignement) libre, développe des ateliers d'EMI (Éducation aux Médias et à l'Information), organise un forum de l'EMI et développe le projet WunderParlement (sur lequel j'ai pu travailler en intégrant la radio).

Elle connaitre quelques problèmes financiers entraînant le licenciement de plusieurs salarié.e.s, dont les cofondateurices de Radio Quetsch qui étaient pourtant moteur de la dynamique associative. Puis, en 2021, des discordances internes provoquent l'exclusion d'un des cofondateurs de WNE puis MNE et instigateur du projet WunderParlement, qui partira avec lui.

Il décide, pour continuer à faire de la radio dans sa ville, de faire revivre le projet WNE. En 2023, la webradio revient dans l'immeuble où elle avait déjà été au centre-ville. Elle se dirige alors vers les habitant.e.s mais aussi vers la jeunesse mulhousienne, notamment en intégrant des stagiaires, volontaires en service civique et du Corps européen de solidarité, en travaillant avec les acteurices de l'éducation populaire (notamment les centres socioculturels) et en poursuivant le projet WunderParlement. Un projet intéressant qui mérite quelques lignes illustrant, au passage, le rôle politique et démocratique que peut avoir une radio associative sur son territoire.

WunderParlement 2024WunderParlement 2024

L'Alsace n'est pas qu'un territoire transfrontalier, elle accueille également le Parlement européen à Strasbourg où se délocalisent les députés une fois par mois lors des sessions plénières. WunderParlement, c'est donner accès à des jeunes au Parlement européen avec une accréditation presse. Le but : raconter et vulgariser le fonctionnement du Parlement. Les participant.e.s y produisent des interviews et des reportages, ont accès aux studios radios ou encore à l'hémicycle. C'est un voyage immersif qui permet à des personnes de la société civile, ni journalistes ni politiques, de voir de leurs propres yeux ce monde un peu à part. Il s'agit de découvrir le fonctionnement de la démocratie européenne de l'intérieur et de rapprocher les citoyen.ne.s européen.ne.s des institutions qui semblent souvent lointaines et obscures.

Néanmoins, le redéploiement de WNE continue d'attiser les tensions avec MNE. Un nom très proche crée des confusions pour des financeurs, pouvoirs publics, partenaires et usagé.e.s. Les projets associatifs sont supposés mettre le collectif d'abord mais comme ailleurs, les enjeux de pouvoir de quelques individus reprennent bien souvent le dessus. L'égo et la colère de quelques-uns empêchent toute collaboration. Même être présentes sur un événement commun est impossible.

Finalement, j'arrive en tant que chargée de projet à WNE au printemps 2024 ; 2 volontaires du Corps européen de solidarité y étaient depuis quelques mois. Je deviendrai ensuite coordinatrice de l'association avant de quitter mon poste pour me concentrer sur le documentaire sonore en commençant par ce tour de France des radios associatives ! Ainsi s'achèvent 10 mois de voyage à travers les radios associatives françaises !

Equipe WNE en 2025Equipe WNE en 2025

Un grand merci à toutes les radios et les personnes qui m’ont accueillie et ont partagé leurs aventures radiophoniques dans mes micros ! Et à bientôt pour l’écoute de ce voyage sur les ondes pour toustes sur vos antennes et en podcast !

Un dernier mot dans cette newsletter en soutien au luttes des lycéen.ne.s rejoint par tout plein de monde. On lâche rien face à un Etat de plus en plus répressif !

Radiophoniquement, Lisa

Parce Qu'autant Podcaster - Un tour de France des radios associatives

Par Lisa Giannarelli

Je m’appelle Lisa Giannarelli et je suis arrivée dans le monde des radios associatives par hasard, au fil de mon parcours. Après un master en ingénierie de projet de l’économie sociale et solidaire, j’ai trouvé un emploi de coordinatrice dans une webradio associative à Mulhouse, Radio WNE. J’ai pu apprendre à concevoir des contenus d’information sonores, passionnée par ce travail, j’ai décidé de me lancer en indépendante et de me spécialisé dans le documentaire sonore.