Newsletter 9 – Mai : C’est bientôt la fin

Et quel retard... désolé pour celleux qui attendait cette lettre avec impatience depuis 5 mois

      Avant-dernier mois de voyage Bientôt la fin du voyage, plus que 2 mois à vadrouiller de radio en radio. Depuis l'Oise, direction l'ancienne région Nord-Pas-de-Calais avant de me diriger vers la dernière région du voyage : le Grand Est. Mais avant ça, petit arrêt dans l'ancien bassin minier du Nord et à Lille pour rencontrer la plus historique des radios associatives de France.

Vue sur Lens depuis les terrils jumeauxVue sur Lens depuis les terrils jumeaux

Micros Rebelles, donner de la voix au bassin minier – 30 avril au 7 mai

      À l'origine de Micros Rebelles, un projet d'ateliers radio. Chaque année, la coopérative Cliss XXI (https://www.cliss21.com/site/), spécialisée dans le logiciel libre, propose un projet d'éducation populaire. En 2014, Cliss XXI propose de s'appuyer sur une webradio, dans deux lycées du bassin minier, pour mener des ateliers d'éducation aux médias et à l'information. À la fin de l'année scolaire, certain.e.s jeunes ont envie de continuer. Accompagné.e.s par les encadrant.e.s et certain.e.s coopérateurices, iels créent l'association Micros Rebelles. Son logo a d'ailleurs été dessiné par l'une de ces jeunes.

L'association se trouve à Lens, ville centrale de l'ancien bassin minier où se trouvaient cités ouvrières et mines de charbon. Le paysage est toujours marqué par ce passé industriel. La mine a également laissé ses traces sur les habitant.e.s, avec des taux de pauvreté, de chômage ou encore d'alcoolisme particulièrement forts. Dans ce contexte, l'association se donne pour mission d'informer sur « l'actualité des luttes et des alternatives » en mettant l'éducation populaire au cœur du projet.

      Au départ média de podcasts, Micros Rebelles s'intègre rapidement aux milieux des radios associatives et commence les démarches pour obtenir une fréquence DAB+ (radio numérique terrestre). Il faudra attendre quelques années et le non-renouvellement de la fréquence d'une autre radio associative pour pouvoir rejoindre les ondes hertziennes. Micros Rebelles reprend donc le 99.6 FM en juillet 2025. Pour une nouvelle radio, arriver sur la FM est exceptionnel. Les pouvoirs publics n'ouvrent quasi exclusivement que des fréquences DAB+ afin d'initier le virage vers cette technologie.

      La diffusion en FM s'accompagne d'une plus lourde charge de travail pour l'équipe qui doit alors assurer une diffusion 24h/24 et répondre pour la première fois au dossier FSER (Fond de Soutien à l'Expression Radiophonique). Pour faire face à la multiplication des tâches techniques et administratives, l'association recrute une 4e salariée pour alléger la charge administrative reposant jusqu'alors sur les journalistes. L'arrivée sur la bande FM amène aussi une plus grande visibilité et avec elle de nouvellaux bénévoles. Si les modes de communication ont fortement évolué, les ondes offrent encore la possibilité de sortir de la masse d'Internet.

1e mai avec Micros Rebelles1e mai avec Micros Rebelles

      En grandissant, l'association fait évoluer sa gouvernance en poursuivant son expérimentation autogestionnaire. J'ai rarement rencontré autant de structures dont la gouvernance repose sur l'autogestion qu'à Lens. Peut-être un reste des organisations syndicales et ouvrières qui ont marqué l'histoire du territoire ? À Micros Rebelles, convit toustes ses membres à participer aux prises de décisions lors des assemblées générales organisées une fois par mois. En plus des salarié.e.s, une soixantaine de bénévoles sont engagé.e.s à différentes échelles. Pour faire face à la croissance en nombre mais aussi en travail administratif, des commissions constituées de petits groupes de travail ont été créées pour avancer sur certaines thématiques déléguées par l'AG. Par exemple, plus de masse salariale pose question sur le droit et les conditions de travail. La dernière commission à avoir vu le jour est donc la commission « droit et emploi » dont les membres représentent le rôle employeur. Elles s'attellent à l'amélioration des conditions de travail et au respect du droit.

      Aujourd'hui, autant en interne que dans les sujets abordés à l'antenne, Micros Rebelles est une radio engagée qui expérimente une pratique de la démocratie la plus horizontale possible à son échelle et résiste face à la montée de l'extrême droite sur son territoire (14 communes extrême droite en Hauts-de-France lors des élections municipales 2026). En poursuivant ses ateliers d'éducation populaire et en offrant un lieu d'expression pour la ville et ses initiatives, elle participe à la démocratie locale et à la déconstruction des stéréotypes en incluant la diversité socioculturelle de l'agglomération à l'antenne.

Emission avec l'association Culture et libertéEmission avec l'association Culture et liberté

Radio Campus Lille ou quand les hommes s'accrochent au pouvoir – 11 au 16 mai

      Direction Lille et à vélo bien sûr ! L'arrivée dans la capitale de la région me fait un drôle d'effet. Alors que j'arrive du bassin minier marqué par une forte précarité depuis la désindustrialisation, à peine à une trentaine de kilomètres, Lille n'a plus rien à voir avec ce paysage. Entourée des anciennes cités minières, Lille resplendit et attire travailleureuses, touristes et classe sup' prête à payer le prix pour y vivre. Pour reprendre les mots d'un bénévole de Radio Campus Lille « Lille est, pour le Nord-Pas-de-Calais, ce que Paris est pour la France ». Elle concentre richesse, activités économiques, culture et emploi, ne laissant que les activités peu reluisantes à l'ancien bassin minier, tel que l'entrepôt d'Amazon.

LilleLille

      Néanmoins, Lille était un passage obligé du voyage. La ville abrite Radio Campus Lille, radio pirate née en 1969. Elle est la plus ancienne radio encore en activité aujourd'hui en France en dehors du service public. Elle n'aura jamais quitté le campus de l'Université de Lille à Villeneuve-d'Ascq. À l'époque, autour du campus, il n'y avait que des champs et peu de transport vers le centre-ville. La vie étudiante manquait cruellement d'animation. Depuis sa chambre universitaire, un étudiant bricole un émetteur pour concevoir une radio diffusant de la musique pour les étudiant.e.s (il fait d'ailleurs toujours partie de la radio aujourd'hui).

      Pendant 11 ans, en attendant la libéralisation des ondes, Radio Campus Lille a tenu illégalement. Elle se trouvait relativement protégée sur le campus puisque les forces de l'ordre avaient besoin de l'autorisation du doyen pour pouvoir y intervenir. L'université fermait relativement les yeux sur ces activités radiophoniques. Malgré quelques problèmes avec les autorités, la radio a perduré en émettant quelques heures par jour avec de plus en plus de monde pour se joindre aux animateurs.

Entrée de l'ancien local de Radio CampusEntrée de l'ancien local de Radio Campus

      Aujourd'hui encore, les hommes occupent en grande majorité de l'antenne avec seulement 10 femmes sur la centaine de bénévoles actif.ve.s. Comme beaucoup d'autres radios, nous retrouvons très souvent une majorité d'hommes, notamment parmi les bénévoles (le salariat y est généralement plus mixte). De multiples raisons peuvent rentrer en jeu : représentation moindre des femmes dans les médias, sentiment de légitimité à prendre la parole en public et à donner son avis, cumul de discriminations ou encore un temps de loisir plus élevé pour les hommes. L'absence de femmes est aussi due à des comportements sexistes allant d'un sexisme « ordinaire » aux violences sexuelles.

      Pour la première fois du voyage, j'ai été confrontée à de nombreux témoignages de violences sexistes et sexuelles. Pour certains membres, Radio Campus était avant tout un bar. Avant le déménagement récent, il fallait passer devant le bar de la radio pour accéder au studio. Si cette disposition favorisait la rencontre et la convivialité entre les membres masculins, pour les femmes il fallait traverser une salle pleine d'hommes plus ou moins ivres, fixant ces dernières avec des regards « lubriques » selon l'un des bénévoles interviewés, quand cela n'allait pas plus loin. Autrement dit, pas très accueillant pour une femme qui souhaite s'exprimer. Malgré tout, quelques femmes se sont accrochées pour faire bouger les choses en interne.

      Ces 10 dernières années, la radio est passée de 2 femmes adhérentes à 10. Une évolution qui reste bien lente. Après plusieurs témoignages, je me demande, après toutes les radios rencontrées, pourquoi tant de témoignages ici ? Peut-être suis-je juste passée à côté dans les autres ? Il est bien possible que je n'aie pas rencontré les bonnes personnes au bon moment. Néanmoins, Radio Campus Lille semble particulière sur ce point. Finalement, les hommes vraiment problématiques sont peu nombreux mais ils sont au pouvoir et s'y accrochent. C'est le cas du fondateur de la radio qui a obtenu le statut de président d'honneur et a tout de même été réélu au dernier conseil d'administration. Conserver la mémoire des radios associatives est important mais parfois bloquant pour faire évoluer de vieilles visions du monde.

Emission Pyongyang City Rockers avec le groupe Crack ParkEmission Pyongyang City Rockers avec le groupe Crack Park

  Pendant longtemps, au conseil d'administration comme au bureau, on a laissé s'installer un sexisme ambiant particulièrement visible et toléré. En plus de concentrer la prise de décision, le conseil d'administration concentre également un pouvoir disciplinaire envers les membres qui ne respecteraient pas les valeurs de la radio, allant jusqu'à l'exclusion définitive. Si garder un contrôle sur l'antenne et son accès est essentiel pour les radios associatives, la question est : qui peut décider de quoi ? En tout cas, aucun homme n'a été inquiété pour des propos sexistes quand d'autres ont été menacé.e.s de sanction pour bien moins. D'ailleurs, après plusieurs années et beaucoup de persévérance, certain.e.s bénévoles obtiennent la création d'une commission VSS (violence sexiste et sexuelle), jusqu'ici repoussée à chaque CA.

      Pour une radio campus, il y a donc peu de femmes mais aussi très peu de jeunes. Nombre de bénévoles sont là depuis très longtemps, les créneaux d'émissions disponibles sont peu nombreux et la radio parfois frileuse à intégrer des nouvellaux. Alors que la radio est hébergée à titre gratuit par l'université, le conseil d'administration a mis du temps à accepter de donner l'antenne aux étudiant.e.s de l'école de journalisme de Lille (apparemment par peur des idées politiques trop à droite de celleux-ci). Pourtant, certains membres de la radio ont déjà pu sous-entendre une proximité avec l'extrême droite à l'antenne et ont d'ailleurs reçu des avertissements.

Emission Des flips et des flops Emission Des flips et des flops

      Le secteur associatif n'est pas hermétique au reste du monde. Il est aussi traversé par toutes les inégalités et discriminations comme ailleurs. Quand ce sont toujours les mêmes qui sont au pouvoir depuis les années 80, les radios ont bien du mal à prendre en compte les nouveaux enjeux sociétaux de la jeunesse, notamment des luttes intersectionnelles. Parfois, c'est aussi grâce à la professionnalisation que les radios bougent. Mais ici, il y a seulement une salariée, secrétaire depuis 20 ans, aucune évolution en perspective. Elle gère, pourtant, tout l'administratif et les demandes de financements, auxquelles elle ajoute un peu de création sonore.

      Néanmoins, peu de temps avant mon passage avait lieu l'élection d'un nouveau conseil d'administration incluant des personnes plus ouvertes au changement et attachées à donner un nouvel élan à la radio avec l'arrivée d'une présidente pour la première fois. La génération des radios libres vieillit et laisse peu à peu la place aux nouvellaux.

Emission On passe au rougeEmission On passe au rouge

Radio Primitive, depuis 1977 – 19 au 23 mai

      Dans les années 70, à Reims, un journal était édité par un groupe anarchiste. Avec le développement des radios pirates partout en France, quelques membres lancent leur propre radio, alors considérée comme l'un des seuls outils d'expression libre. Les premières émissions sont diffusées en 1977 sous le monopole d'État. La radio, aux couleurs de l'anarchisme libertaire, n'était pas la bienvenue dans une ville de droite traditionnelle. Ses 7 membres étaient recherché.e.s, 3 ont été arrêté.e.s et placé.e.s en garde à vue sans aller jusqu'à une condamnation. Radio Manivesle a résisté jusqu'à la libéralisation des ondes.

Ancienne afficheAncienne affiche

      Après 1981, la radio prend le nom de Radio Primitive. Les membres historiques et nouvellaux arrivé.e.s souhaitent couper avec sa réputation anarchiste. Loin d'avoir changé d'opinion, la radio veut s'ouvrir à une plus grande diversité de personnes pour donner la parole aux rémois.e.s, quelque soit leurs idées politiques. Dès la fin des années 80, grâce aux emplois aidés, Radio Primitive prend le pas de la professionnalisation en commençant par la technique et l'accompagnement des bénévoles. Dans ses statuts, la radio affiche sa volonté d'être une actrice de l'éducation populaire aux services des habitant.e.s et notamment des plus éloigné.e.s de la parole publique dans les quartiers populaires et ouvriers de Reims. En 1990, elle sera aussi cofondatrice de la Ferarock, fédération des radios associatives de découverte musicale. La musique prend de plus en plus de place à l'antenne.

      Entre musique, politique et parole habitante, la radio s'est fait une place et a évolué avec les opportunités s'offrant à elle. Le développement du salariat et plus récemment l'arrivée d'une nouvelle directrice ont accentué son rôle éducatif sur le territoire. Pour Radio Primitive, concrétiser l'accès à la parole publique pour toustes ne se limite pas à donner accès à un outil d'expression ouvert mais bien d'aller vers les personnes les plus éloignées qui ne se seraient pas, d'elles-mêmes, aventurées dans une radio associative. Depuis ses locaux, eux-mêmes placés dans un Quartier Prioritaire de la Politique de la Ville (QPV), les salariées se déplacent de quartiers en quartiers, d'école en école entre animation scolaire et périscolaire dès la maternelle. Elle offre aussi un lieu d'expression aux séniors ou aux jeunes pris.e.s en charge par la protection judiciaire de la jeunesse (PJJ). Les missions salariées se tournent de plus en plus vers cette mission. Une salariée a été recrutée spécifiquement sur l'Éducation aux Médias et à l'Information (EMI) et un nouveau salarié allait arriver après ma visite reprenant les missions sur la découverte musicale en y ajoutant des ateliers radios.

Atelier d'éducation aux média en maternelleAtelier d'éducation aux média en maternelle

      Il se dessine donc une forte séparation entre activités bénévoles à l'antenne et salariées sur l'EMI. Si, même au sein des bénévoles, l'équipe tente d'intégrer des personnes loin de la parole publique notamment en situation de handicap, pour d'autres l'accès à la radio se concrétise plutôt comme une consommation culturelle. On vient, on fait son émission et on repart sans s'impliquer plus dans la vie associative. Certain.e.s bénévoles souhaiteraient pouvoir participer davantage à la vie de la radio et ses orientations mais iels se heurtent au manque de visibilité sur les activités salariées. Parallèlement, dans une optique de renouvellement du projet associatif, les salarié.e.s peuvent prendre peur de certaines volontés bénévoles qui ne prennent pas suffisamment en compte leur rôle en termes d'éducation populaire alors que le financement des salaires y est fortement corrélé.

      Autre dimension à soulever, les ateliers d'éducation populaire se déroulent principalement en extérieur, peut-être oubliant parfois que les radios associatives sont aussi vectrices de politisation et d'éducation par les pairs en interne. Alors que j'ai pu discuter avec des salarié.e.s conscient.e.s du rôle et des orientations politiques de Radio Primitive, côté bénévoles, elles semblent, parfois, bien moins claires. C'est une question qui m'est souvent revenue au fil de mes rencontres : quels rôles ont les radios associatives en termes d'éducation politique en donnant la parole à l'antenne ? Entre liberté d'expression et respect des valeurs portées par l'association, l'équilibre est parfois difficile à trouver et leur compréhension hétérogène. À la radio, cela est particulièrement audible dans les mots choisis par les animateurices d'émission. À titre d'exemple, dans certaines radios j'ai pu entendre des bénévoles de nombreuses émissions pratiquer un langage inclusif alors qu'ici seule l'émission queer pratiquait un langage inclusif. Si imposer de parler en inclusif peut aussi éloigner certain.e.s de la radio, sensibiliser sur les enjeux et apprendre à le faire fait partie, pour moi, d'une éducation politique en lien avec les valeurs de la plupart des radios associatives que j'ai pu rencontrer.

Emission Dyke qui rit Emission Dyke qui rit

      En tout cas, à Radio Primitive, la distance entre salarié.e.s et bénévoles est parfois source de tensions pour les équipes qui ont du mal à se comprendre mutuellement. J'ai d'ailleurs assisté à l'assemblée générale de l'association qui, malgré une bonne santé financière et un rapport d'activité bien fourni, avait bien du mal à recruter de nouvelles personnes dans les instances de décision (conseil d'administration et bureau). Les bénévoles ne se retrouvent pas dans une gestion jugée trop opaque et ont bien du mal à trouver des interstices donnant prise sur l'évolution du projet associatif. En plus d'une réelle volonté à Radio Primitive d'être une actrice forte de l'éducation populaire sur son territoire, les financements disponibles sont aussi sources de discorde. Alors que les financements sur projet ciblent souvent les QPV et les jeunes pour les ateliers radios, le fonctionnement interne est plus difficile à financer.

      Politiquement, Reims est aux mains des catholiques conservateurices depuis bien longtemps, n'aidant en rien le fléchage de financements ailleurs. Plus que de simples ateliers radiophoniques, les commandes sont aussi ciblées pour travailler autour du genre, du sexisme, du racisme et d'autres discriminations. La radio est un merveilleux outil pour faire parler les jeunes de ces sujets mais est-ce que les animateurice d'EMI sont capables, sans davantage de formation, d'accueillir une parole parfois difficile et de la remettre en question sans violence ? Malgré tout, le travail de Radio Primitive avec les habitant.e.s est considérable auprès des habitant.e.s. Elle essaie au mieux de naviguer entre les différents enjeux lui permettant de continuer d'exister. Finalement, son fonctionnement met en lumière les tensions entre projet associatif et financement public, bref société civile et institutions publiques.

Studio Radio PrimitiveStudio Radio Primitive

Radio ARIA, l’après Radio Lorraine Cœur d’Acier – 26 – 28 mai

      Je trouve Radio ARIA (Association pour une Radio Inter Associative) un peu par hasard au fil de mes recherches. Une radio associative parmi d'autres ? Pas tout à fait ! Elle se présente, sur son site internet, comme descendante de Lorraine Cœur d'Acier, radio pirate bien connue des fans de l'histoire de la radio libre.

Entrée fermée de Radio AriaEntrée fermée de Radio Aria

      La Lorraine était pendant longtemps le chef-lieu de la production de l'acier français et avec elle, de nombreuses industries ayant besoin de main-d'œuvre. Dans les années 70, en perte de compétitivité, les usines commencent à fermer menaçant les emplois des ouvrier.ère.s. Parallèlement, partout en France, naissaient des radios pirates, outil de communication dont se saisiront les syndicats ouvriers dont la CGT. En 1979, Lorraine Cœur d'Acier, portée par la CGT, commencera à émettre tentant d'établir un rapport de force par les ondes pour limiter la précarisation de toute la vallée de l'acier. Elle s'ouvrira d'ailleurs bien au-delà des voix syndicales. Malgré des réticences en interne, il sera décidé d'accueillir toutes personnes désirant s'exprimer à l'exception de l'extrême droite. Ce qui a donné sa force à Lorraine Cœur d'Acier, c'est aussi que la CGT embauche deux journalistes pour y travailler, chose rare dans une radio alors illégale.

      Voilà une radio emblématique de la lutte ouvrière et contre le monopole d'État. En connaissant cette histoire, j'avais déjà très envie de rencontrer cette radio. En plus, un « détail » éveillait ma curiosité… la première phrase de présentation de la radio : « La meilleure radio associative du Pays Haut, indépendante et apolitique ». Comment, avec une telle histoire, cette radio peut-elle se revendiquer apolitique ? Je trouve l'idée d'une rencontre d'autant plus intéressante. Cependant, pas si facile de rencontrer Radio ARIA. 1 mail, 2 mails, pas de retour… Au moins on m'a répondu au téléphone avec une promesse de réponse qui n'est jamais arrivée malgré mes relances. Pour d'autres radios j'aurais sûrement laissé tomber mais au vu de l'histoire de celle-ci, j'y vais quand même. 1er essai, j'arrive devant porte close. 2e essai le lendemain matin, cette fois, c'est la bonne !

      Toute l'équipe y est pour la matinale quotidienne : les 2 salarié.e.s, l'ancien président et co-fondateur ainsi que le maire tout juste élu pour une interview. Il m'explique ne pas avoir donné suite à mes demandes car il y aurait mentionné une demande de participation financière… Ce n'est pas le cas mais passons, une incompréhension peut-être. Dans ce contexte, je me sentais en quelque sorte imposer ma présence… mais bon… Christian, l'ancien président et co-fondateur, toujours bénévole très actif, accepte, peut-être un peu malgré lui, une interview pour me raconter cette histoire.

La matinale La matinale

      Elle commence en 1981, la libéralisation des ondes arrive et LCA fait face à diverses problématiques : conflit interne, la CGT, qui employait les 2 journalistes, cesse son soutien financier et parallèlement le démantèlement des usines continue. La lutte s'épuise et les ouvrier.ère.s obtiennent quelques « faveurs » de la part du patronat. Radio Lorraine Cœur d'Acier cessera d'émettre après une ultime altercation avec les CRS qui évacueront la radio. Les personnes qui ont fait tourner cette radio en tant qu'animateurice, technicien.ne ou invité.e, restent sur place. Avec quelques autres associations, iels décident de demander une fréquence légale.

      En 1983, Radio Aria voit le jour. À l'image de son territoire, la radio a, peu à peu, fait disparaître son histoire politique, minière et ouvrière. Les anciennes usines et mines ont quasiment toutes disparu du paysage. Longwy est à la fois une ville où le chômage et la pauvreté liées à la désindustrialisation sont toujours là tout en attirant de nouvelles personnes qui vont chaque jour travailler au Luxembourg. Elles ne disposent donc que de bien peu de temps pour s'impliquer sur le territoire. La radio tourne avec peu de bénévoles, majoritairement âgé.e.s et 2 salarié.e.s en temps partiel. C'est certainement ce contexte de désindustrialisation et de la fin des luttes ouvrières pour faire place aux transfrontalier.ère.s qui a mené la radio à se désengager politiquement pour pouvoir s'intégrer au paysage. Ajoutons que certains cofondateurs étaient eux-mêmes membres de partis politiques. S'afficher clairement apolitique était une manière de ne pas en faire de la radio celle d'un parti. Si même au sein de Lorraine Cœur d'Acier, il y a eu des mésententes politiques l'amenant à s'ouvrir à toutes les voix, elle aura toujours gardé son implication auprès des luttes ouvrières.

      Aujourd'hui, le contexte a bien changé, la radio met en avant les événements et associations locales et ouvre son micro à toustes (même à l'extrême droite). Selon les membres de la radio, si Lorraine Cœur d'Acier a réussi à boycotter l'extrême droite, c'est aussi une question de contexte. Alors que le RN devient un parti de grande ampleur, est-il encore possible de ne pas lui donner la parole ? C'est une question ouverte que se posent de nombreuses radios. Faut-il donner la parole à l'extrême droite alors qu'elle l'a partout ailleurs ? Faut-il fermer la porte alors que de plus en plus de radios se trouvent elles-mêmes dans des territoires d'extrême droite ? Vaut-il mieux leur donner la parole en amenant le débat vers d'autres thématiques ou refuser de encore les faire entendre ? Les associations doivent bien être apartisanes mais certainement pas apolitiques. Le désengagement politique de certaines radios va au-delà de l'extrême droite, il est parfois nécessaire pour préserver ses financements face à un contrôle toujours plus strict des associations et la méfiance ambiante des médias qui devraient être « neutres ». Tout est politique et les radios associatives aussi !

BD sur Lorraine Coeur d'AcierBD sur Lorraine Coeur d'Acier

Parce Qu'autant Podcaster - Un tour de France des radios associatives

Par Lisa Giannarelli

Je m’appelle Lisa Giannarelli et je suis arrivée dans le monde des radios associatives par hasard, au fil de mon parcours. Après un master en ingénierie de projet de l’économie sociale et solidaire, j’ai trouvé un emploi de coordinatrice dans une webradio associative à Mulhouse, Radio WNE. J’ai pu apprendre à concevoir des contenus d’information sonores, passionnée par ce travail, j’ai décidé de me lancer en indépendante et de me spécialisé dans le documentaire sonore.