Avril à la traversée du nord

Et des newsletter qui ne vont pas en s'amenuisant ...

Le printemps est vraiment là, il fait beau, presque chaud, et c’est même mon anniversaire ! Quelle belle saison pour un tour de France des radios associatives ! Je poursuis le voyage vers le nord (oui, j’attendais le printemps pour y aller…).

Rennes, entre radios et festivals - 4 au 12 avril.

Plum’FM, le handicap et le gallo - 31 mars au 3 avril

Plum’FM naît en 1990 à Plumelec dans le Morbihan, au sein d’un Institut Médico-Éducatif (IME). Un éducateur spécialisé met en place un atelier radio pour donner un outil d’expression aux personnes en situation de handicap, qui font partie des personnes les plus silencées dans notre société. Les résident·e·s s’emparent alors avec un grand engouement de cette parole, ainsi que leurs proches, qui ont aussi besoin de parler et de transmettre leurs expériences et leurs ressentis. Très vite, la radio devient celle des habitant·e·s de Plumelec.

Cette commune rurale du sud de la Bretagne n’avait, jusque-là, aucun moyen d’expression citoyenne. La radio obtient sa fréquence FM définitive en 1992. Pour une question d’accessibilité des locaux, elle déménagera dans le centre, où les résident·e·s de l’IME, proches et habitant·e·s, peuvent alors se rencontrer. Elle sera contrainte de quitter Plumelec pour rejoindre d’autres locaux à Sérent, qui lui seront mis à disposition par la mairie en 2001.

Emission De huip e de houapEmission De huip e de houap

L’année suivante, des émissions en langue gallo arrivent sur les ondes de Plum’FM. Elle devient la « 1re radio gallésante au monde » ! Le gallo, peut-être plus que certaines autres langues locales, a longtemps été considéré comme un patois parlé par les « pecnot·e·s » et transmis seulement oralement. J’ai eu l’occasion d’entendre le gallo pour la première fois pendant l’émission De huip e de houap. Les animateurices de l’émission avaient toustes le souvenir d’avoir entendu cette langue dans leur environnement familial. Interdite à l’école, iels se souviennent aussi de punitions et de moqueries de camarades. Parler et faire entendre à nouveau le gallo, c’est une manière de raviver cette langue et ses souvenirs. Le gallo a pris de l’importance à Plum’FM, qui émet aujourd’hui 14 h d’émissions en gallo par semaine et compte une salariée, spécialiste de la langue.

Studio à RedonStudio à Redon

La langue est un aspect que j’ai peu évoqué dans ces dernières newsletters, et qui a pourtant une place centrale à la radio. Elle est le berceau de nos imaginaires. Les radios associatives sont souvent les seuls médias qui permettent de mettre en avant d’autres langues, dont les langues locales, inaudibles ailleurs. Occitan, basque, corse, breton, gallo, etc., sont présentes sur les ondes grâce à elles. Les radios que j’ai rencontrées ouvrent aussi leurs portes à des émissions en langues étrangères : anglais, portugais, espagnol, wolof, etc., en fonction des communautés locales. En plus de la liberté d’expression, c’est une liberté dans la manière dont on s’exprime qu’apporte les radios associatives. Elles permettent de faire entendre d’autres langues, mais aussi d’autres tons, d’autres vocabulaires, et d’expérimenter un langage plus inclusif.

Depuis les émissions en gallo, la radio se rapproche aussi des territoires gallésants, dont l’Ille-et-Vilaine. Elle obtiendra une seconde fréquence à Redon, où elle installe un studio en 2023.

Les 5 salarié·e·s se partagent entre les deux studios, sans recrutement supplémentaire : c’est une charge de travail en plus pour elleux. Difficile de ne pas faire d’heures sup’, qui sont « compensées » par le fait d’avoir un travail-passion et de la flexibilité. On est d’accord, ça ne fait pas tout, et l’équipe espère pouvoir s’agrandir. En attendant, les activités continuent leur cours en restant proches du monde du handicap, pour continuer de lui offrir un lieu d’expression, et même pour les ancien·ne·s résident·e·s de l’IME de Plumelec, qui continuent de produire des émissions.


Petit bonus du Morbihan : j’y ai rencontré Jean-Jacques Cheval, aujourd’hui à la retraite en Bretagne. Il était enseignant-chercheur spécialiste des radios locales à Bordeaux et fondateur du Groupement de Recherches et d’Études sur la Radio (GRER).

Rennes, entre radios et festivals - 4 au 12 avril.

Plateau radio Festival MythosPlateau radio Festival Mythos

10 jours à la découverte de Rennes, ville bien animée, qui a accueilli deux festivals en lien avec le monde de l’audio : PodRennes et le Festival des Médias Indépendants (FMI). J’avoue que mon immersion au sein des radios rennaises a été pour le moins peu immersive… Entre les festivals, mon anniversaire, rencontrer les fédérations de radios locales, etc., j’ai un peu plus vadrouillé en ville que dans les radios. Le moment était aussi moins opportun pour les équipes, qui avaient la tête dans le dossier FSER à déposer le 15 avril. Bref, commençons par les radios !

Canal B, de Bruz à Rennes

Emission Musique.FMEmission Musique.FM

Canal B naît à Bruz (d’où le B du nom de la radio) en 1984, mais n’obtiendra l’autorisation d’émettre qu’en 1991. Radio rock’n’roll à l’époque, elle représente une musique contestataire et en opposition aux musiques « populaires » du moment. Elle rejoindra tout naturellement la fédération Ferarock, regroupant les radios rock. En 2006, la radio déménage à Rennes, où un local lui sera mis à disposition dans la Maison des associations.

Canal B est bien connue des Rennais·e·s pour son orientation musicale, toujours colorée rock, mais qui s’est bien ouverte à d’autres styles musicaux. Musiques jamaïcaines, de jeux vidéo ou encore pop ont désormais leur place à l’antenne. Avec le développement du salariat (5 salarié·e·s aujourd’hui), la radio propose également des émissions d’actualités locales, mettant en avant les initiatives écologiques, solidaires, les questions de politiques locales, féministes ou encore des initiatives citoyennes.

Elle se rapproche d’une grande diversité d’acteurices de la culture et s’y intègre en étant présente sur de nombreux événements culturels à Rennes et alentours.

La radio s’engage pour la culture et la musique locale en mettant en avant des artistes indépendant·e·s et émergent·e·s, et en proposant des émissions longues pour laisser la place à la découverte et à l’analyse musicale. Par son histoire rock, la majorité des bénévoles restent des hommes. Néanmoins, la radio encourage les femmes à se lancer en valorisant les initiatives féminines dans sa communication ou en mettant en place un protocole en cas de violences sexistes et sexuelles. Canal B tente de créer un environnement sécurisant pour les femmes.

Avec le temps, Canal B s’est professionnalisée et diversifiée. Afin de ne pas rompre avec ses valeurs en fonction des opportunités financières, elle ne répond qu’aux appels à projets qui correspondent aux actions déjà mises en place ou en projet. Un poste de coordinateur administratif et financier a d’ailleurs été créé pour répondre au contexte de complexification et de diminution des financements publics.

Plateau radio au FMI

Son engagement se fait aussi à travers des structures collectives telles que la Corlab, la Ferarock ou BOA (regroupement des radios en langue bretonne).

C Lab, la radio du campus

Ma rencontre avec C Lab est un peu due au hasard. En cherchant un hébergement sur Rennes via Couchsurfing, la personne qui accepte de m’accueillir me dit connaître une bénévole de C Lab qui réalise des documentaires sonores, et me conseille de la contacter. Deuxième hasard : un 3e festival avait aussi lieu, Mythos, qui a accueilli le 8 avril un plateau regroupant 5 radios membres de la fédération de Bretagne, dont C Lab. Impossible de manquer toutes ces radios, j’y vais !

Studio de C Lab avec SylvianeStudio de C Lab avec Sylviane

C Lab est la radio étudiante de Rennes, basée sur le campus de Rennes 2. Anciennement Radio Campus Rennes, elle change de nom en gardant le C de campus et Lab comme laboratoire. La radio permet la transmission du savoir universitaire au-delà du monde académique, mais est aussi un lieu d’expérimentation et d’apprentissage pour les personnes qui se lancent. Comme d’autres radios campus, les jeunes futur·e·s journalistes peuvent s’y exercer avant de passer le pas de l’école.

Je n’ai passé que peu de temps avec C Lab, où j’ai surtout eu l’occasion de rencontrer une bénévole. Enquêtrice sociale à la retraite et ancienne étudiante du campus (avant la création de la radio), elle apporte son expertise en affaires sociales pour réaliser des documentaires et retracer des parcours de vie. Par son expérience et ses contacts, elle a accès à des institutions et des personnes comme peu de gens peuvent en rencontrer d’aussi près. C’est aussi cela, la diversité de la programmation dans les radios associatives : s’appuyer sur l’expérience et le milieu social des bénévoles pour proposer des contenus qu’on ne trouve nulle part ailleurs.

Radio Campus Rouen et l’engagement bénévole - 14 – 19 avril

Avant de commencer dans le vif du sujet, la SNCF… arrêtez de me faire passer par Paris !!! Dès qu’on se rapproche un tout petit peu de la capitale, tous les trajets SNCF Connect y passent, alors que des alternatives existent en TER, en passant par des petites lignes, moins chères et sans prendre beaucoup plus de temps, mais en évitant les changements de gares, Paris à vélo et les trains bondés de Parisiens !

Bref, j’arrive quand même à Rouen pour passer la semaine avec Radio Campus Rouen. Elle a obtenu sa fréquence définitive seulement en 2016, après plusieurs années en fréquence temporaire pour émettre durant l’année universitaire. Or, celle-ci n’ouvre pas le droit au FSER. Sans soutien financier de l’université, la radio, qui n’a jamais opté pour le salariat jusque-là, a rejoint le réseau des radios campus il y a une bonne dizaine d’années. Elle est aujourd’hui hébergée dans un bâtiment du Crous à Mont-Saint-Aignan. Elle était, auparavant, dans la Maison de l’Université, mais quelques mésententes entre l’ancien bureau et l’Université ont fini par avoir raison du local de la radio.

Autre particularité universitaire rouennaise : les campus sont éparpillés d’un bout à l’autre de la ville. Difficile d’être présente partout. La radio espère retrouver la confiance de l’université pour pouvoir installer un deuxième studio dans la Maison de l’Université, pour se rapprocher d’autres sites. Si les relations s’améliorent avec le nouveau bureau, il reste du travail avant que l’Université ne renoue un partenariat.

Amira, Service civique pendant RCR Midi (émission quotidienne)

Le Crous, quant à lui, accueille le studio gracieusement. Seul bémol : la fermeture totale du bâtiment après minuit, le week-end et une semaine de vacances scolaires limite la présence de bénévoles actif·ve·s. Cette situation fait partie des mésaventures des structures collectives. Lorsque les personnes en charge de l’association changent du tout au tout, cela ne suffit pas pour regagner la confiance des institutions. C’est un travail supplémentaire pour les nouvelleaux arrivé·e·s, qui doivent faire preuve de leur sérieux.

Radio Campus Rouen est gérée par des bénévoles particulièrement engagé·e·s, puisqu’elle fait face aux mêmes obligations que toutes les autres radios : émettre 24/24 h, proposer une communication sociale de proximité, remplir les mêmes dossiers de financement compliqués et chronophages. Sans salariat, impossible de passer certains paliers du FSER. Plus la radio a de l’argent, plus elle peut en demander. Les bénévoles se heurtent aux limites des financements publics, malgré parfois plus de 10 h par semaine passées à la radio.

La radio propose même des ateliers d’éducation aux médias et à l’information pour développer d’autres entrées d’argent. Là aussi, ce sont des bénévoles qui assurent l’animation. Entre la préparation de l’atelier, le temps devant la classe et le montage après les ateliers, c’est un engagement qui prend du temps et de l’énergie. Les bénévoles apportent leur savoir-faire lors des ateliers. Iels se sont formé·e·s avec les autres bénévoles et peuvent ajouter leur petit truc en plus, comme le théâtre, qui se marie parfaitement avec l’exercice radiophonique et la mise en groupe.

Gérer une radio bénévolement demande énormément de temps. Parmi les bénévoles, presque que des hommes s’engagent. J’avais déjà pu faire le constat que, globalement, les radios associatives regroupent plus d’hommes en tant que bénévoles, alors que les femmes se retrouvent plus souvent aux postes salariés. Il est question de représentation des femmes dans les médias, mais aussi de leur temps disponible. Les femmes s’occupent toujours aujourd’hui bien plus du travail domestique.

Aujourd’hui, la radio est en pleine négociation pour obtenir un financement tripartite permettant de financer un·e premier·e salarié·e pendant un an, qui aura en charge de développer d’autres financements pour pérenniser l’emploi dans l’association. En dehors de la ville de Rouen, la radio n’a que peu de soutien des collectivités locales. Ses membres se définissent de gauche, mais font attention de ne pas afficher leurs orientations politiques à l’antenne pour préserver tout futur partenariat financier possible. Salariat ou pas, les bénévoles continueront leurs émissions, aujourd’hui plutôt orientées vers la culture populaire et la musique.

Equipe de l’émission l’Assoc Piquante

Ouest Track Radio, de la scène à la radio - 20 – 24 avril

              Et un record à vélo : 110 km en une journée ! Après Rouen, direction Le Havre à vélo, le long de la Seine, pour rencontrer Ouest Track. La radio est une petite jeune dans l’univers des radios associatives : le projet démarre en 2014 en lien avec le festival Ouest Park. Chaque année, quelques bénévoles mettaient en place une webradio pour couvrir le festival. Sans y croire plus que ça une année, un salarié demande une fréquence temporaire à l’Arcom, qui sera reçue favorablement. D’abord 2 semaines autour du festival, 6 mois en 2018, et en 2019, une fréquence DAB+ ouvre au Havre. Ouest Track l’obtient.

Née par la musique, c’est tout naturellement qu’elle rejoint la Ferarock et s’inscrit dans la découverte musicale et la production indépendante. Petite particularité ici : la radio est administrée par l’association Papa’s Prod, qui porte aussi le festival, le Tétris et son restaurant. Avec 22 salarié·e·s au total, la Papa’s, c’est une grosse structure associative qui fonctionne avec un budget annuel d’environ 3 millions d’euros, mêlant subventions et recettes propres.

Fort de Tourneville, Le TétrisFort de Tourneville, Le Tétris

Lier ses trois activités n’est pas une mince affaire. Les 12 membres du conseil d’administration orientent le projet associatif en s’appuyant largement sur l’expertise quotidienne des différent·e·s salarié·e·s. En plus de l’animation du territoire, ce qui unit tout cela, c’est la musique, bien sûr ! Mais aussi l’accès à la culture et l’appui aux artistes émergent·e·s, afin de limiter les effets de la concentration de la production musicale. Une ligne commune, mais des activités bien différentes, se nouent dans ce projet associatif.

Ouest Track est séparée seulement par quelques dizaines de mètres du Tétris, mais cela suffit à diviser les équipes, qui tentent de créer un collectif plus soudé. Bien que la radio jouisse d’une certaine autonomie pour prendre ses propres décisions avec ses bénévoles, sans administrateur·ice représentant·e la radio au conseil d’administration, la communication entre les deux équipes salariées est d’autant plus essentielle pour pouvoir prendre en compte la radio dans les prises de décision globales.

L’avantage de faire partie d’une structure plus large, c’est bien le collectif, mais aussi l’équilibrage budgétaire. Une activité peut renflouer une autre en cas de léger déficit. Néanmoins, si l’une des activités rencontre de grandes difficultés, c’est toute l’association qui en sera impactée. Dans une période de baisse des financements publics, la Papa’s Prod reste plus ou moins soutenue localement et a un certain poids sur le territoire.

Emission Une toile dans le tête

Pour en revenir à Ouest Track, au début, la radio émettait seulement pendant le festival avec une autorisation FM temporaire. Avec le temps, l’envie d’une radio qui fonctionne à l’année se fait sentir. Faute d’appel de fréquences FM, la radio optera pour le DAB+. Si la musique reste bien présente, les bénévoles et salarié·e·s amènent de plus en plus de diversité à l’antenne : cuisine, infos locales, plateaux radio, partenariats avec des événements culturels et autres associations. Aujourd’hui, la radio est bien ancrée sur le territoire. Il faut aussi noter que ses locaux sont idéalement situés pour travailler avec les acteurices culturel·le·s localaux. Ouest Track se trouve au Fort de Tourneville, dans les hauteurs du Havre. Cet ancien fort militaire s’est transformé en lieu culturel et associatif mis à disposition par la ville, où se trouvent aussi le festival et la salle de concert.

Restitution d'un atelier d'écriture sur les inégalités femmes-hommesRestitution d'un atelier d'écriture sur les inégalités femmes-hommes

2 salariées à temps plein à la radio, épaulées par deux volontaires en service civique, un·e alternant·e et une quarantaine de bénévoles, s’occupent de la radio. Les deux jeunes femmes sont aussi passées par le service civique en radio avant d’en être salariées. Elles ont à cœur d’accompagner à leur tour les jeunes à la découverte de la radio, pour acquérir confiance en soi et les multiples compétences développées par cet outil. Toutes les deux étaient aussi passées par une autre radio proche du Havre, Radio Vallée de la Lézarde. Cette expérience en radio rurale les a marquées par rapport à la proximité avec les personnes âgées auditrices de la radio. Malheureusement, faute de financements suffisants, la radio a fermé ses portes récemment. Ouest Track tente actuellement de récupérer cette fréquence rurale afin d’étendre ses activités.

Graf’Hit, des étudiant·e·s à la professionnalisation - 25 – 29 avril

Emission Culture Prohibée

Créée en 1984 à Compiègne (Oise) au sein de l’UTC (Université de Technologie de Compiègne), école d’ingénieureuses regroupant formation et recherche dans divers domaines, dont les nouvelles technologies. Ce sont des étudiant·e·s bricoleureuses qui commencent à émettre pour animer le campus. Le projet radio se pérennise, et Graf’Hit obtient son autorisation d’émettre en 1992. La radio ne quittera jamais l’UTC, où ses locaux sont toujours aujourd’hui. Depuis les années Covid, moins d’étudiant·e·s s’engagent à la radio. Plusieurs facteurs sont à prendre en compte selon l’équipe : le déménagement du bar associatif étudiant, auparavant juste en dessous de la radio, le vieillissement de l’équipe, qui a commencé en ayant le même âge que les étudiant·e·s, ou encore l’évolution des moyens de communication.

Avant le Covid, la radio avait déjà été impactée par des pertes de financements dues à la fusion des régions Picardie et Nord-Pas-de-Calais, obligeant l’équipe à repenser son modèle économique et ses activités pour y inclure plus de ressources propres. Bourses aux disques et BD, plateaux radio ou encore ateliers d’éducation aux médias et à l’information prennent de plus en plus de place, peut-être au détriment d’un lien plus fort avec les étudiant·e·s.

La baisse des financements publics pousse les radios à délaisser des activités qu’elles réalisaient gratuitement pour développer plus de prestations avec leurs moyens humains. À Graf’Hit, libérer des moyens humains passe aussi par un gros travail d’automatisation au niveau du studio, où les bénévoles peuvent donc être plus autonomes.

Pour le reste, libre aux bénévoles de prendre des initiatives. Et Graf’Hit peut s’appuyer sur des bénévoles de longue date, parfois expert·e·s dans leurs domaines. Pendant mon séjour, j’ai par exemple pu rencontrer les membres de l’émission Culture Prohibée. Fans de cinéma et d’autres productions culturelles, ils proposent une émission pour décrypter la « culture à la marge » d’hier et d’aujourd’hui, toujours en les repositionnant dans leur contexte géopolitique et historique. Selon eux, il s’agit de regarder les œuvres en amenant parfois une critique politique et sociale. Cette émission est aujourd’hui diffusée sur plusieurs radios en France et en Belgique. À l’antenne, le sport trouve aussi sa place avec une nouvelle équipe motivée, qui a déjà organisé un plateau extérieur en faisant venir Georges Eddy, pointure du basket.

Plateau radio sur le basket avec Georges EddyPlateau radio sur le basket avec Georges Eddy

C’est donc un projet associatif laissant une grande liberté aux bénévoles pour que tout le monde puisse y trouver sa place. Il s’agit aussi d’une manière d’éviter toute animosité face à un positionnement politique strict. L’Oise est un territoire où la droite et l’extrême droite prennent de plus en plus d’ampleur. Parmi les bénévoles de la radio, plusieurs personnes se trouvaient sur des listes opposées.

L’Oise est un territoire bien particulier, symptôme d’une hausse de la précarité et d’une proximité avec Paris qui « vampirise » le territoire, selon certain·e·s. Chaque jour, des milliers de personnes font l’aller-retour entre la capitale et l’Oise, qui perd son attractivité économique. Tout se tourne vers Paris, où il est d’ailleurs plus facile d’aller depuis Compiègne qu’à Crépy-en-Valois, à seulement 30 km. Dans un tel contexte, les radios associatives ont plus que jamais besoin du FSER (Fonds de Soutien à l’Expression Radiophonique). Ce fonds est l’un des derniers financements garantissant une indépendance financière, puisqu’il ne passe pas par les collectivités locales. Il est donc moins influencé par les interconnaissances et les couleurs politiques locales.

Radio Valois Multien (RVM), une radio locale de reportage – 28 avril

Une seule journée partagée avec RVM, ce n’est pas à mon habitude ! En planifiant mon étape à Compiègne pour rencontrer Graf’Hit et Nicolas, salarié de la radio mais aussi secrétaire du Syndicat National des Radios Libres (SNRL), je n’ai pas pu m’empêcher de jeter un œil sur les autres radios locales. Je suis tombée sur RVM. Sur leur site internet, une page présente la mise en place de « la première coopérative d’auditeurs de France ». Le but serait d’assurer plus d’indépendance en proposant aux « coop’acteurices » de participer au financement de la radio.

Mur du studio peint par des bénévoles

représentant des personnes croisées dans le train

L’initiative semble très intéressante : comment une coopérative d’auditeurices fonctionne-t-elle à l’échelle d’une radio locale ? Et bien, malheureusement, je ne le saurai pas… Après un appel, il ne s’agit pas d’une coopérative, mais d’un collège d’auditeurices au sein de l’organe de gouvernance de la radio. Je décide tout de même de me rendre à Crépy-en-Valois pour rencontrer RVM et en savoir plus sur cette « coopérative ». A-t-elle existé et disparu ? N’a-t-elle jamais été officialisée ? Personne n’a pu me le dire, mais j’ai pu prendre le contact d’une cofondatrice pour creuser le sujet très bientôt !

Si je n’ai pas trouvé la trace d’une coopérative, j’ai tout de même découvert une radio ayant adopté une gouvernance bien particulière. Créée en 1985 pour donner la parole aux habitant·e·s des zones rurales du Valois et du Multien, après l’effervescence de la libération des ondes, la radio a rencontré des difficultés à trouver des personnes prêtes à s’engager dans son conseil d’administration. RVM opte donc pour un conseil collégial : plus de secrétaire, trésorier·e, etc., avec des missions bien définies, mais des membres s’impliquant en fonction de leurs disponibilités et compétences sur des tâches précises, en binôme. Le but est d’alléger la charge de l’engagement pour chacun·e et d’instaurer une gouvernance plus horizontale.

Aujourd’hui, la radio se compose d’un conseil de membres actif·ve·s (bénévoles participant·e·s ou non aux prises de décision), de membres associés (personnes morales) et d’un collège composé des fameuxses coop’acteurices (donateurices régulier·ère·s n’ayant aucun autre rôle au sein de l’association).

Par son ancrage local, la radio propose beaucoup de reportages avec 3 pigistes qui viennent soutenir les 3 salarié·e·s et les producteurices d’émissions bénévoles. La radio propose également de nombreux ateliers d’éducation aux médias et à l’information avec une diversité de publics : handicap, jeunesse, personnes âgées, etc., dont certains en partenariat avec la Cité internationale de la langue française, où des lycéen·ne·s parisien·ne·s ont pu interviewer Emmanuel Macron. Selon l’animatrice, le président était très « accessible » et ouvert à la discussion avec les jeunes.

À Crépy-en-Valois, l’extrême droite est passée aux dernières élections municipales, avec une population vieillissante et un fort turn-over de la population dû à la proximité de la région parisienne. Dans ce contexte territorial, difficile de s’afficher ouvertement à gauche et d’aborder les sujets émergents dans la nouvelle génération, telle que l’écriture inclusive. Un côté plus conservateur se retrouve dans la pratique radiophonique, avec des consignes comme ne pas utiliser « du coup », de plus en plus utilisé dans le langage courant.

Studio et pancarte dissuadant l’usage de l’expression “du coup”

Conclusion

Ici se termine presque ce mois d’avril et ses multiples rencontres, avec un petit bonus ci-dessous pour encore plus de rencontres ! J’ai pu échanger avec les fédérations des radios basées à Rennes et participer à deux festivals. Pour terminer le mois, j’ai juste le temps d’arriver à Lens, dans le Pas-de-Calais, pour passer le 1er mai avec Micros Rebelles, la radio du bassin minier. La suite dans la prochaine newsletter !


Les bonus du mois d’avril !

Les fédérations localo-internationales : La Corlab et la Ferarock

La Férarock – Fédération des radios associatives de découverte musicale :

J’avais été invitée à venir visiter la Ferarock lorsque j’ai croisé deux de ses salarié·e·s au Paris Radio Show. Me voilà donc au siège de la fédération à Rennes. La Ferarock naît du regroupement de 6 radios lors d’un événement rock à Montpellier en 1990. Le but était de faciliter l’accès aux CD envoyés par les labels, seul moyen d’obtenir les dernières sorties à l’époque. La fédération compte aujourd’hui 26 radios associatives francophones de découverte musicale. Ses membres sont principalement en France, mais elle compte quelques radios belges et québécoises.

Avec l’évolution des courants et des goûts musicaux des nouvelles générations, la fédération n’est plus celle des radios rock. Elle devient la Fédération des radios associatives de découverte musicale et se renommera d’ailleurs la Fera après 35 ans d’existence. Ses membres s’engagent à diffuser de la musique indépendante et émergente, et bien sûr les artistes localaux.

La culture et la musique sont aussi politique. La Ferarock affiche des valeurs de « non-lucrativité », « partage » et d’« éducation populaire », demandant une grande implication de ses membres. Parmi les radios de la Fera que j’ai croisées, j’ai pu remarquer qu’elles sont bien souvent aussi des radios affichant leur engagement et impliquées socialement sur leur territoire. Il y a une véritable recherche d’éthique dans le monde de la musique, qui essaie d’aller à l’envers de la concentration des labels et des productions. Alors que la musique n’a jamais été aussi accessible avec internet, ce sont bien souvent les mêmes artistes qui sont mis·e·s en lumière par les algorithmes et les grosses productions.

L’engagement de la fédération se retrouve aussi dans son fonctionnement interne, où l’horizontalité de la prise de décision est le mot d’ordre. La Ferarock n’a pas de bureau : un conseil d’administration composé de personnes des radios membres prend les décisions à la majorité, voire à l’unanimité. La Ferarock est un lieu où les radios peuvent se retrouver pour discuter et faire évoluer leurs pratiques. Depuis 2019, la fédération effectue un grand travail de sensibilisation et de quantification autour de la parité des artistes présenté·e·s sur les ondes pour atteindre plus d’égalité entre les femmes et les hommes. En 2025, sur les 100 albums les plus diffusés par les membres, seules 21,8 % ont un lead féminin. Il reste du travail !

Au-delà de son rôle d’animation de réseau, la Ferarock travaille avec des acteurices nationaux·ales tels que la CNRA (Confédération Nationale des Radios Associatives). Et parce que les radios associatives font aussi du lien entre les acteurices de la culture, la Ferarock fait partie de l’UFISC (Union Fédérale d’Intervention des Structures Culturelles). Nous avons donc une fédération à l’interstice entre radio, musique et culture, qui est toujours aujourd’hui une actrice très importante pour les artistes et labels indépendant·e·s, qui ne se verraient pas sortir un album sans le soutien de la Ferarock. Sa dimension pluridisciplinaire et la création de sélections musicales pour les radios membres rendent le salariat nécessaire. 3 salarié·e·s gèrent la fédération, c’est plus que toutes les autres fédérations que j’ai rencontrées.

Dans les locaux de Radio Dio

Corlab – Coordination des Radio Locales et Associatives de Bretagne

La Corlab a été créée en 2010 en réaction à la concentration croissante des médias et aux attaques portées contre le financement des radios associatives. Avant, les radios bretonnes avaient tendance à rester dans leur coin, sans sentir le besoin de se fédérer.

Contrairement à d’autres fédérations régionales, elle ne siège pas au sein du CNRA. Historiquement, les radios bretonnes sont plus proches du SNRL, mais c’est surtout un parti pris de la part de la Corlab : celui de ne pas imposer son choix aux membres, qui peuvent, elles, choisir aucun, l’un ou l’autre, ou les deux syndicats. La Corlab privilégie un plaidoyer au niveau régional, sans s’engager plus intensément au national.

Pour abonder son plaidoyer et rendre compte du rôle des radios associatives, la Corlab a notamment coordonné une étude sur l’utilité sociale des radios et, plus récemment, sur l’impact environnemental de toute la chaîne du son. Elle met en avant le rôle des radios en termes d’éducation aux médias, d’éducation populaire, d’émancipation individuelle, ou de mise en lumière des territoires et des initiatives présentes. En donnant la parole au plus grand nombre, les radios ont bien sûr un rôle important pour la démocratie locale et le vivre-ensemble. Bref, la radio, ça touche presque tous les sujets de la vie locale en Bretagne.

Plateau radio organisé par la Corlab au festival Mythos

Un festival, des festivaux ?

Nous n’en avons pas encore fini avec cette semaine rennaise, puisqu’ont eu lieu deux festivals en lien avec la radio. D’abord, PodRennes, l’un des seuls festivals de podcast en France, qui s’est tenu les 4 et 5 avril. Organisé par l’association Badgeek depuis 2013, le festival regroupe des podcasteurices francophones, souvent amateurices, qui viennent se retrouver dans un cadre convivial et à prix libre ! Au programme : présentation de podcasts en direct, ateliers, repas, café et apéro, mélangeant débutant·e·s et expert·e·s du podcast.

Plutôt coloré culture populaire/geek, le festival met en avant de nombreux aspects du podcast, avec des ateliers montage, apprendre à faire communauté autour de son podcast, mais aussi des ateliers de lutte contre les violences sexistes et sexuelles en milieu associatif, en plus de la présentation des podcasts. Comme les frontières entre radio et podcast sont de moins en moins marquées, j’ai bien sûr croisé du monde de Radio Laser (rencontrée en janvier). Les animateurs du podcast Le carnet de l’étudiant étranger donnent la parole aux étudiant·e·s internationalaux (hors UE) pour raconter leur parcours et s’entraider. Même en parlant la langue, pas facile de s’installer dans un nouveau pays et une nouvelle culture. Repéré par Radio Laser, le podcast est maintenant disponible sur les ondes !

Présentation du podcast Carnet de l’étudiant étranger à PodRennes

Le week-end suivant, les 11 et 12 avril, encore un festival : le Festival des Médias Indépendants (FMI). Pour une première édition, les médias indés et acteurices collectif·ve·s étaient au rendez-vous, et même des radios asso 😉 (C Lab, Canal B, la Corlab, etc.). Pour ma part, j’ai beaucoup apprécié ce festival, où j’ai pu rencontrer plein de médias que j’adore et des personnes très accessibles et engagées. Pour une fois, le festival décentrait vraiment son regard de Paris, et ça fait du bien ! On espère une deuxième édition !

Fin de cette beaucoup trop longue newsletter

Parce Qu'autant Podcaster - Un tour de France des radios associatives

Par Lisa Giannarelli

Je m’appelle Lisa Giannarelli et je suis arrivée dans le monde des radios associatives par hasard, au fil de mon parcours. Après un master en ingénierie de projet de l’économie sociale et solidaire, j’ai trouvé un emploi de coordinatrice dans une webradio associative à Mulhouse, Radio WNE. J’ai pu apprendre à concevoir des contenus d’information sonores, passionnée par ce travail, j’ai décidé de me lancer en indépendante et de me spécialisé dans le documentaire sonore.